Lorsque le surf est introduit en France à la fin des années 50, il est d’abord considéré comme une activité peu sérieuse, un jeu de plage sympathique et marginal3. Cela peut expliquer que les pratiquants aient autant revendiqué que le skate soit hissé au rang de sport. Par ailleurs, au niveau de la diffusion commerciale, l’objet relève bien du sport puisqu’il est vendu dans les magasins spécialisés ou, pour les grandes surfaces, au rayon des articles de sport et non pas au rayon des jouets.
La définition traditionnelle du sport contient les trois composantes suivantes : le jeu, la lutte contre soi et les autres, l’effort physique intense. Le skate satisfait à ces trois critères. De surcroît, il fait maintenant partie des activités sportives prises en compte par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Il existe une Fédération de skate depuis les années 70, liée à la Fédération de surf (FFSS), domiciliée à Biarritz. En 1989, les sections surf et skate se séparent. Le Comité national skate (CNS), devenu indépendant, s’installe à Douai ; on compte alors 5 000 licenciés. Depuis 1991, le nombre de licenciés a été décroissant4, mais le skate sportif, celui des compétitions, a continué d’exister à travers les Coupes de France, les Championnats de France et d’Europe5. Ces dernières années est apparue une catégorie de skateurs qu’on peut désigner comme « passeurs » dans la mesure où ils assurent le maintien de l’activité et de ses traditions entre deux vagues de pratique de masse.
Des compétitions nationales et internationales réunissent les trois disciplines que sont la rampe, le street, le freestyle. Malgré la multitude de figures (toujours en termes américains) aujourd’hui fixées, il s’en invente encore régulièrement. Aux acrobaties de la rue, aux figures au sol, aux figures aériennes s’ajoutent les virtuosités vertigineuses de la rampe. Pourtant, certains rejettent cette dernière et marquent leur préférence pour le street : « Je n’aime pas la rampe, ça ne m’intéresse pas, je n’aime pas les courbes. » A cette préférence pour le street, la peur n’est parfois pas étrangère ; comme dans le cas de David, treize ans, Jean-Paul, douze ans, et Julien, douze ans : « La grande rampe, elle me fait peur, il y a trop de verticale, ça me bloque, on se fait même assez mal. » Parmi les participants aux Coupes et Championnats de France, quelques-uns concourent sur plusieurs disciplines. Ainsi, le skateboard se conjugue au pluriel : on peut être exclusivement « streeteur », « rampeur », « freestyleur », slalomeur mais aussi mêler diverses approches. Que l’on pratique seul ou en groupe, l’essentiel est le dépassement de soi sous le regard des autres, la recherche de sensations nouvelles, l’écoute de son corps, en vibration avec le sol, en résonance métallique avec les matériaux. Le plaisir de la glisse s’effectue dans la quête de plaisirs immédiats.
Mais cette dimension n’exonère pas de la répétition quasi quotidienne des figures, anciennes ou nouvelles, de sorte que la déambulation s’apparente à un entraînement sportif qui peut être réalisé n’importe où et n’importe quand, devant chez soi ou dans des lieux cachés du regard. On peut faire un parallèle avec l’« attitude walkman » : un plaisir musical tout de suite et où l’on veut, en compagnie de qui l’on veut, pour écouter ce que l’on veut ; là aussi, il s’agit en quelque sorte de glisser sur les événements quotidiens (Touché 1988).
Combinaison de jeu et de sport, peut-être le skate est-il ce que Pierre Parlebas (1986) appelle un « quasi-jeu sportif ». « Ni activité quelconque, ni situation minutieusement réglée, le quasi-jeu sportif représente l’immense frange des pratiques ludomotrices dans lesquelles le pratiquant s’éprouve dans ses canons personnels, dans lesquelles les groupes partagent une expérience motrice, souple et tolérante. »
La dimension compétitive, expression par excellence du sport, se combine ici à la dimension ludique : « Dans les compètes, on s’éclate, c’est cool. La nuit à l’hôtel Formule 1, on chahute fort avec les copains, on délire… » dit Arnaud, tout comme Claude : « C’est plutôt une fête. Dans les contests, il y a un temps imparti… donc c’est un sport… » Faire la fête est une préoccupation permanente au cœur des groupes rassemblés pour les compétitions. La musique (pop, funk, rock, reggae, hard, rap) est omniprésente, extrêmement amplifiée ; on vit alors dans un chaos sonore et vibratoire où se mêlent annonces, cris, coups sur le sol ou sur des fûts en métal pour chahuter ou encourager. La musique accompagne systématiquement les runs mais elle n’est pas choisie par le compétiteur comme dans le cas du patinage.